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Atelier théâtre

L’Ile d’Après : la force de l’imaginaire et du collectif
Par Muriel LUCOT

L’entrée dans la salle est pleine de promesses, nous formerons un cercle autour d’un espace scénique dont on comprend qu’il ne sera pas le seul. Nous serons mobilisés pour regarder à 360° et cette perspective nous sort déjà délicieusement de notre petit confort de spectateurs. Et puis, tout commence par les corps. Des corps d’abord muets dont on comprend qu’ils sont soumis à des turbulences, celles d’une navette spatiale, du métro parisien ou d’un voyage d’une dimension à l’autre ? Notre imaginaire est d’ores et déjà en chemin !

Quand les dialogues commencent, on ne se sent pas à part. Est-ce en raison de l’habilité de la mise en scène de Camille Geoffroy à twister le 4ème mur ou du thème familier – les questions environnementales – ? Ou bien est-ce dû aux mots de l’auteur, Eric Bertrand, aussi aigus que limpides sur la menace qui gronde, nos espoirs et nos renoncements, nos élans et nos limitations, nos penchants et nos excès, bref, notre humanité ? Les élèves-comédiens se sont appropriés les répliques d’une façon telle qu’on les croirait leurs ! Les impressions comme les opinions, glissent de leurs lèvres, se répondent avec naturel dans un rythme intense mais qui jamais ne nous perd. La langue est contemporaine sans jamais être facile et chaque personnage semble avoir trouvé son propre style, sans doute le résultat de cette perméabilité entretenue par l’auteur entre ses personnages fictifs et celles et ceux qui les incarnent dans une dialectique dont il a seul le secret.

La mise en scène de Camille Geoffroy donne corps à ce trouble que l’on ressent d’entrée. Qui croire ? Qui admirer ? Qui critiquer ? De qui se méfier ? Jamais moralisante, la pièce nous laisse constamment nous débrouiller avec nous-mêmes et éprouver notre conscience. Notre égo nous conduit parfois à nous identifier à tel personnage pour en être horrifié la seconde qui suit ou bien nous aimerions nous distinguer de certains propos ou certaines attitudes – pas nous, bien sûr ! – pour nous y reconnaître malgré nous dès la réplique suivante. Se pourrait-il que profondément nous soyons celui-ci ou celle-là ?

Ce miroir de notre société plus que jamais clivée est d’autant plus captivant que les mots ne sont pas les seuls à résonner. Les pieds martelant le sol, les mains percutant les corps puis s’envolant dans les airs, les onomatopées puissantes comme autant de mantras ensorcelants impriment en nous les scènes et pour longtemps. Est-ce la force de ces sonorités, ou bien est-ce la force du cercle ? L’énergie communicative des jeunes comédiens ? Je l’ignore mais je sais qu’il est difficile de ne pas se lever pour rejoindre le groupe dans ses incantations et ses rondes !

Car c’est bien ce collectif qui nous marque. On imagine qu’Eric et Camille l’ont nourri pas après pas, étape après étape de ce travail de titan qu’ils réalisent tous les ans, mais sans rien forcer, sans préconception de ce qui se passerait… ou pas entre les membres de la troupe. Le miracle a eu incontestablement lieu et c’est de faire partie – même pour 45 minutes – de cette alchimie entre la vision portée par deux adultes au service de ce que chaque comédien porte en lui, qui sans doute ajoute à la magie. Créer une atmosphère bienveillante et faire à la fois montre d’autant de professionnalisme comptent parmi les qualités nombreuses du merveilleux binôme que forment Camille et Eric.

Leur ambition pour leur troupe transparait dans le moindre détail : il faudrait en effet parler de la musique, des lumières (bravo la régie !), des costumes. Une ambition qu’on lit, ému, dans les yeux de tous une fois la pièce terminée… L’ambition de faire œuvre ensemble et de construire quelque chose qui ait du sens. Est-ce cette cohérence du processus du fond et de la forme qui nous cueille à ce point ? Cette honnêteté ?

Voir toute l’énergie de la jeunesse prendre forme en une belle œuvre est toujours un baume au cœur et à l’âme mais ce serait ne pas rendre justice aux élèves que de n’attribuer la force de la pièce qu’à leur âge. Ils sont généreux et talentueux, tout simplement. Merci à eux.

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